RENÉ BEAUDOIN

L’avenir de nos églises : lucidité et réalisme

ENTREVUE par Stéphane Gaudet

          NOVEMBRE 2020

PHOTO: STÉPHANE GAUDET

L’historien René Beaudoin préside le Comité sur l’avenir des églises de la Mauricie, mis sur pied il y a deux ans par Mgr Luc Bouchard, évêque de Trois-Rivières. Il est aussi président de deux assemblées de fabrique, celle de la paroisse Sainte‐Élisabeth et celle de la paroisse Saint-Laurent-de-la-Moraine, toutes deux situées dans la MRC Des Chenaux.

Est-il réaliste de vouloir garder ouvertes au culte toutes les églises actuelles?

Non. Il faut que les communautés locales puissent continuer à exister et trouvent des façons de se rassembler quelque part, mais il n’est pas nécessaire de se rassembler dans une grande église d’une capacité de 500, 700 ou 1000 personnes quand on est 15 ou 30, à cause des coûts que cela engendre. On paie pour des pierres au lieu de payer des individus pour animer des activités. Et les fabriques ne sont pas des sociétés d’histoire. Je suis historien, je suis passionné de patrimoine, je voudrais qu’on puisse sauver toutes les églises, mais on ne peut pas sauver les églises uniquement comme lieux de culte. On peut les sauver en tant que lieux multifonctions.

L’équation «un village, un lieu de culte», ou en milieu urbain, «un quartier, un lieu de culte» est‐elle encore possible?

C’est encore possible s’il ne s’agit pas des grandes églises que nous avons actuellement. On pourrait très bien, par exemple, conserver un presbytère comme lieu de culte. Actuellement, la tendance est de vendre le presbytère pour permettre à l’église de rester sur respirateur artificiel pendant deux ou trois ans. On devrait plutôt conserver les presby­tères et les aménager pour pouvoir accueillir les 15, 30 ou 50 fidèles qui se rassemblent habituellement. On aurait quand même un lieu de culte, mais qui ne serait pas dans le bâtiment traditionnellement voué au culte.

Tout cela semble très logique. Comment alors expliquer les résistances?

On a inventé le mot «égliso-sceptiques». C’est comme ceux qui ne croient pas au réchauffement de la planète, les climato-sceptiques; les «égliso-sceptiques», eux, ne croient pas qu’on se dirige à vitesse grand V dans un mur, financièrement parlant. Je pense, par exemple, à une communauté qui a un bas de laine de 24 000 $ et une dette de 22 000 $ causée par l’entretien du bâtiment. Dans une autre communauté, ils ne savent jamais s’ils seront capables de payer les factures du mois suivant. Il y a comme une espèce de pensée magi­que. Une église, bon an mal an, coûte entre 15 000 $ et 49 000 $ de frais fixes (aucun salaire) annuellement, selon la grosseur de l’église. Donc, en moyenne, 30000$-35 000$. C’est l’équivalent d’un salaire annuel. Mais cet argent-là sert plutôt à payer l’élec­tricité, le gaz ou le mazout.

Quel est le secret ou la recette des grandes églises qui, elles, n’ont pas de problèmes à payer leurs factures?

C’est évident que le nombre de paroissiens y est pour beaucoup. Dans un quartier en ville qui compte 20000 habitants, il peut y avoir plus de paroissiens que dans un village peuplé d’à peine 1000 âmes. Dans un tel village, on a beau multiplier les activités de financement, le bassin possible reste limité à un millier de personnes. Mais parfois, on peut amasser autant d’argent dans ce village que dans le quartier urbain si la population est vraiment engagée pour la cause. Certaines paroisses ont des surplus accumulés et vont piger dedans pour payer les comptes. Ceci peut aussi être un geste «égliso-sceptique» si le bas de laine donne l’illusion que l’argent ne manquera jamais. Certaines communautés ont la chance d’avoir de généreux donateurs. Un fidèle peut léguer 120000 $ à sa paroisse, qui y puisera 20000$ par an. Mais que fera cette paroisse au bout de six ans, quand le legs aura été épuisé? Elle va frapper le mur elle aussi. La COVID-19 a accéléré les choses. Dans les deux paroisses de la MRC Des Chenaux, on pensait disposer de trois à cinq ans pour trouver des solutions, de nouveaux propriétaires pour les églises, de nouvelles façons de faire, mais la pandémie vient de réduire cette fenêtre à un à trois ans. La même question se pose partout au Québec, la COVID va précipiter la fermeture de plusieurs églises.

Beaucoup croient qu’on ferme nos églises pour en faire des condos. Est‐ce vraiment le cas?

Non. Il y a eu des contracteurs qui proposaient de faire des condos, mais de grands défis architecturaux se posent quand le bâtiment est plus ancien. Certains croient que transformer une église en salle de spec­tacles est la solution miracle. Mais il y a déjà beaucoup de salles de spectacles. Encore de la pensée magique. On nous dit: «Organisez des concerts.» Mais qui va s’en occuper? On manque non seulement d’argent, mais aussi de gens. Nous en avons de moins en moins. Les générations montantes ne s’identifient ni à ce type de patrimoine, ni à l’activité qui s’y tient, alors c’est difficile d’en­gager une population.

« On a un beau patrimoine religieux, il faut que les gens se l’approprient. »

PHOTO: STÉPHANE GAUDET

Certains disent qu’un retour massif à la foi est possible dans 30 ou 50 ans. Que fera‐t‐on si on n’a plus d’églises?

On en reconstruira à ce moment­-là. Si on revient aux 30000$­-35 000$ qu’il en coûte en moyenne pour avoir une église pendant un an, multiplié par 30 ou 50 ans… On n’a pas l’argent pour les garder ouvertes tout ce temps. Alors, vendons ou cédons les églises. L’idéal pour moi est qu’elles deviennent des centres com­munautaires multifonctions. «On a un beau patrimoine religieux, il faut que les populations se l’approprient.» C’est pourquoi ce n’est pas l’affaire des fabriques uniquement. Les municipalités doivent absolument participer à la réflexion. Il est impensable qu’une municipalité dise: «Cela ne nous regarde pas, c’est une propriété privée.» Propriété privée, c’est vrai, mais quand le bâtiment sera abandonné, c’est bien la municipalité qui devra placarder le bâtiment et sécuriser ses alentours. Il faut que les municipalités s’y impliquent donc, mais aussi d’autres organisations, qu’on élargisse le regard et la réflexion pour chacune des églises pour voir quels sont les besoins dans les milieux et ce qu’il y a déjà dans les municipalités de la région. Si tous les villages des environs ont leur salle de spectacles, probablement que la solution pour l’église d’un village n’est pas d’en faire une autre salle de spectacles. Par exemple, il y a quelques années, une municipalité avait besoin d’espaces pour une bibliothèque, un centre communautaire… Elle a lorgné du côté de l’église. La paroisse a reçu un legs et s’est dit: «Avec cet argent, notre situation financière est au beau fixe, on ne vend plus.» La municipalité a donc construit ce dont elle avait besoin. Et maintenant, quelques années plus tard, la paroisse a de nouveau besoin de vendre l’église, mais la municipalité n’en a plus besoin. C’est pourquoi la réflexion est urgente, et que les deux mots clés du Comité sur l’avenir des églises de la Mauricie sont lucidité et colla­boration. Lucidité dans le sens d’enlever nos lunettes roses, faire une analyse financière, des plans, recruter des bénévoles aussi avec beaucoup de lucidité. Et collaboration, avec les municipalités, les organismes, s’ouvrir. L’aspect pastoral est très important, les responsables doivent penser aux façons de maintenir la communauté après avoir fermé l’église. Il faut accompagner la communauté dans le deuil de son église. Et sur le plan administratif, il faut arriver à pouvoir céder ça dans les meilleures conditions, sans être trop gourmand ni trop exigeant. Certaines communautés sont prêtes à céder leur église, mais interdisent que le nouveau propriétaire enlève un banc, une statue… Qui voudra acheter s’il n’a pas le droit de faire ce qu’il veut de son bien?

Le culte peut être ailleurs que dans une église?

Bien sûr. Ça peut se faire dans une salle municipale. On en a besoin quelques heures par semaine seulement. Développons des activités : un déjeuner avant la messe, un moment de fraternité après. Pourquoi arriver 5 minutes avant la messe et repartir 5 minutes après? Ça n’a pas besoin d’être un lieu exclusivement dédié au culte. Il peut y avoir un autel et du matériel entreposés dans un petit local qu’on sort à chaque messe. On a un beau patrimoine religieux, il faut que les populations se l’approprient, mais pour autre chose que le culte: on est rendus là. Ça ne veut pas dire qu’on doit jeter tout ça à terre, il faut qu’on puisse préserver ce patrimoine religieux. Avec réalisme.

Fondée en 1892 par le bienheureux Frédéric Janssoone, o.f.m.

Magazine d’information religieuse et de vie spirituelle, publié 10 fois l’an, en association avec la mission du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

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