ISABELLE LAURENT

Le suicide d’un proche, un véritable tsunami

ENTREVUE par Claudette Lambert

          OCTOBRE 2022

PHOTOS : COURTOISIE

Le suicide de son enfant est l’épreuve la plus douloureuse qu’un parent puisse vivre. C’est ce drame qu’Isabelle Laurent, auteure d’essais sur la famille et de livres jeunesse, raconte dans Maman, tu pardonnes toujours (Novalis, 2022). Elle décrit sa recherche de vérité pour sortir du chaos dans lequel elle s’enfonce.

Déja parents de trois filles, Isabelle et son conjoint ont adopté deux petits garçons qui avaient connu la faim, la peur et la violence dans les bidonvilles des Philippines. L’aîné, Yann, âgé de 30 ans, s’est enlevé la vie. Toute la famille est plongée dans le désarroi.

« Je suis une maman à qui on a annoncé un jour que son fils aîné avait été retrouvé mort dans les toilettes d’un cinéma parisien. Ce fils attachant et toujours souriant que nous avions adopté à l’âge de 7 ans, qui avait grandi sur les trottoirs de Manille, ce fils intelligent avec qui j’ai tissé des liens tout au long de sa vie a choisi la mort. La souffrance dont je parle, c’est la sienne, la mienne, celle de son papa, de ses frères et de ses sœurs, une souffrance morale, spirituelle et même physique. Lorsque nos enfants souffrent, nous souffrons. »

Un geste difficile à comprendre ?

Le suicide, plus que la mort elle-même, est insupportable. Je n’y comprends rien. C’est une bombe qui vient d’éclater au milieu de notre famille. C’est quelque chose qui n’a pas de sens. On est perdus, on n’a plus de repère où s’accrocher. L’annonce de sa mort a engendré de la colère et de la culpabilité. C’est le temps le plus difficile. Après, ce sont des vagues. Il y a des jours où on croit que ça va mieux, puis on retombe. C’est difficile d’en parler, comme c’est difficile d’en vivre.

Ce départ vous a‐t‐il obligée à relire votre histoire et celle de votre famille ?

J’ai vécu une enfance très difficile, j’ai eu une maman qui avait une double personnalité et je ne savais jamais si elle allait être bien ou mal. Quand elle était mal, je pouvais souffrir énormément et quand elle était bien, elle pouvait m’embrasser jusqu’à m’étouffer. J’avais perdu une petite sœur quand j’étais petite et c’est certainement à cause de ça que maman a disjoncté. Quand elle était mal, elle m’enfermait dans un grenier et c’est là que j’ai trouvé une bible. Enfant, j’ai passé mon temps à lire la Bible.

J’essayais de comprendre ma mère, et comme nous étions une famille catholique, j’ai voulu aussi comprendre Dieu, qui il était. Ce qui est dit dans l’Évangile est-il vrai? Il fallait que je trouve un repère. Et j’ai trouvé dans l’Évangile qu’il y avait un sens aux choses. Je me disais que c’était tellement beau, tellement grand que si l’Évangile n’existait pas, aussi bien mourir tout de suite. Je n’avais rien d’autre à quoi me raccrocher. J’ai compris que tout concourt au bien. Mais quand on vit un drame comme celui que j’ai vécu, comment penser que la mort de son fils peut concourir à quelque chose de bien? Je savais au fond de moi que si je comprenais le sens de ce qui se passait, j’allais pouvoir dépasser ma souffrance.

Je crois qu’il n’y a pas de hasard dans la vie et que tout ce qui nous arrive nous prépare à quelque chose. Il fallait donc que je relise ma vie et celle de mon fils pour avancer et comprendre le sens de tout ce que nous traversions.

À quelles conditions les amis peuvent‐ils accompagner ceux qui souffrent ?

Se laisser accompagner est très difficile, car on a tendance à se renfermer sur sa douleur. Il faut un abandon de part et d’autre pour que l’échange puisse être fécond. Il faut un espace de confiance où la parole circule, et une connaissance très profonde de la personne pour pouvoir aider. Si celui qui écoute oriente, si celui qui souffre ne veut pas être accompagné, ça ne marche pas.

Anna, c’est l’amie qui a toujours été là au bon moment, qui savait se retirer et qui n’avait pas peur de dire les choses. Anna, c’est mon alter-sage. « Dieu ne choisit pas des gens capables, me disait-elle, il rend capables ceux qu’il choisit. » Dans l’Évangile, il est dit : « Demandez et vous recevrez », « Celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe. » Ces phrases, il faut les entendre au moment où elles vont nous faire du bien.

Mais comment aider les autres enfants de la famille ?

Chacun a vécu beaucoup de colère et de culpabilité. Ils souffraient, chacun avec l’histoire qu’ils avaient tissée avec Yann. Les voir se débattre dans leur chagrin augmentait le mien. Mais il fallait que je les aide, je n’avais pas le droit de m’effondrer ou de devenir à moitié folle. À chaque fois qu’ils lançaient un regard vers moi, ils espéraient que j’aille mieux. Les frères et sœurs m’ont aidée à prendre sur moi, à avancer. On s’est aidés mutuellement. Comme parent, on apprend ce qu’est l’amour inconditionnel, et on apprend ainsi quelque chose de Dieu : la gratuité de l’amour. C’est une grande grâce !

Avez‐vous deviné la douleur que votre fils n’arrivait plus à supporter ?

Entre l’annonce de son décès et son enterrement, nous avons fait une succession de découvertes dont nous n’étions pas au courant. Dans le petit séminaire où Yann a étudié, des jeunes se sont suicidés parce qu’ils ont été abusés. Un gouffre s’ouvrait devant moi. Et si Yann faisait partie des victimes ?

Puis, des secrets se sont dévoilés. Son frère nous a confirmé qu’il a bien été l’une des victimes, mais qu’il ne voulait pas que nous le sachions. Pourquoi ? Il me fallait une réponse pour ne pas sombrer dans la folie. Je n’étais plus que révolte. Pourquoi mon fils a-t-il été violé par des gens qui se disent disciples de Jésus Christ et qu’il en est mort ? Ce que je ne savais pas encore, c’est à quel point l’humanité nous rattrape quel que soit notre degré de foi, lorsque l’intolérable nous atteint !

Comment réussir à ne pas se laisser détruire par la colère ?

Sangloter, je ne pouvais plus faire que ça jusqu’à l’épuisement, vider mon corps de ces larmes qui ne servent plus à rien, car elles ne suffiront pas à laver cette culpabilité qui m’étouffe, incapable que je fus d’aider mon fils à continuer à vivre. Ce n’est pas facile de pardonner, alors j’ai demandé à Dieu de pouvoir le faire, car le pardon me donne une paix et la paix, c’est le contraire de la colère. Avancer dans la voie du pardon, c’était la seule façon pour moi d’aller au-delà de la colère contre les abuseurs qui ont fait du mal à mon fils.

« Le pardon est le seul acte capable de rendre le monde meilleur et de lui permettre d’avancer. »

Ne faut‐il pas dénoncer les agresseurs ?

Comment accuser sans preuves ? Et si, faute de preuves, je salissais un innocent ? Sur le conseil d’Anna, je suis allée à Lisieux y déposer mon fardeau. Ce n’est pas à moi de savoir qui est coupable, qui ne l’est pas. Si Yann avait été vivant, je l’aurais aidé à sortir de cette souffrance, à se reconnaître comme victime. Mais la justice humaine ne le fera pas revenir. Je décide de ne pas poursuivre les investigations judiciaires parce qu’elles ne me donnent pas la paix dont j’ai besoin pour vivre. Je choisis de laisser Dieu agir comme il veut…

Puis, parmi les petits mots doux que Yann nous avait écrits, je trouve celui-ci : « Merci maman, tu m’aides, parce que toi, tu pardonnes toujours!» Yann m’avait ainsi montré le chemin. Il me révélait sans le savoir la perle de l’Évangile: pardonner aux autres et à soi-même. C’est par le pardon qu’on va pouvoir se sortir de toute cette horreur-là. Le pardon est le seul acte capable de rendre le monde meilleur et de lui permettre d’avancer.

Au salon du livre de Limoges, un homme qui venait de perdre son fils me dit : « Ne me parlez surtout pas de Dieu, je n’ai pas la foi… » Je lui ai répondu que la vie, c’est l’amour, et que l’amour ne peut pas s’arrêter. Vous continuez d’aimer votre enfant, plus fort peut-être que vous ne l’avez jamais aimé. De la même façon que votre amour se poursuit au-delà de son départ, sa vie continue. Juste ailleurs. Autrement. Parce que la Vie, réellement, c’est l’Amour.

Fondée en 1892 par le bienheureux Frédéric Janssoone, o.f.m.

Magazine d’information religieuse et de vie spirituelle, publié 10 fois l’an, en association avec la mission du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

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