Notre-Dame du Saguenay — un ex-voto monumental

REPORTAGE par Pascal Huot, ethnologue

          MAI 2022

Surplombant le fjord sur les abruptes falaises du cap Trinité à Rivière-Éternité depuis 1881, la Madone veille sur les navigateurs du Saguenay. Sous la responsabilité de la Société historique du Saguenay depuis 1954, l’immense sculpture constitue un monument incontournable au Québec. Mais avant d’être juchée sur son piédestal, elle a effectué un tumultueux voyage.

PHOTO : PASCAL HUOT

La saga de ce bien ethnohistorique débute à l’hiver 1878 sur la rivière Saguenay, entre Chicoutimi et Sainte-Anne. Charles-Napoléon Robitaille, un commis voyageur de Québec, emprunte un hasardeux chemin de glace sur la rivière. Mais alors que les craquements se font entendre, trop tard, la glace cède sous le poids de son cheval et de sa carriole. Acte de dernier recours, l’homme à la mer implore la Sainte Vierge de venir à son secours. Même s’il se hisse tant bien que mal hors de l’eau glaciale, le malheureux n’est pas au bout de ses peines, car il tombe malade des suites de l’accident. Il implore à nouveau Marie de lui redonner la santé pour prendre soin de sa famille. Son appel est entendu pour une seconde fois. Il rend grâce et, aidé dans son ambitieux projet par l’évêque de Chicoutimi Dominique Racine et par une collecte de fonds, il fait ériger une statue monumentale de la Vierge au cap Trinité. Cet ex-voto rend également hommage à Dieu pour le chef-d’œuvre de la création que présente le paysage à cet endroit.

Une installation rocambolesque

L’immense Immaculée Conception achevée par un sculpteur de réputation internationale est d’abord exposée à Québec et à Montréal. Le journal La Minerve du 2 juillet 1881 nous apprend qu’il en coûte « 10 cennes par adulte et 5 cennes par enfant » pour l’admirer et ainsi aider à financer partiellement le projet de Robitaille.

Elle est ensuite transportée par le vapeur Union jusqu’au quai de L’Anse-Saint-Jean, les parois du cap Trinité rendant impossible un accostage direct sur le site. On l’installe sur une plus petite embarcation, mais une fausse manœuvre la fait chuter à l’eau. Comme par miracle, la Madone flotte ! Faite de pin blanc, on décide de la touer en chaloupe à rames jusqu’au pied du cap, un périple inusité sur 15 km. Mais hélas, loin d’être au bout de leurs peines, les hommes doivent hisser la colossale œuvre sur son haut promontoire naturel. Sculptée en trois blocs, on n’a d’autre choix que de la sectionner en 14 morceaux, montés à bras d’homme avec des palans sur le premier plateau de la paroi rocheuse, à une altitude de 180 mètres, une entreprise qui dura huit jours.

Recouverte d’une chape métallique constituée de minces feuilles de plomb pour la protéger des intempéries, du haut de ses 7,5 mètres pour un poids de 3 tonnes, elle est inaugurée lors d’une cérémonie de bénédiction le 15 septembre 1881.

Le site de la statue offre une vue imprenable sur le fjord

PHOTO : PASCAL HUOT

Louis Jobin, maître-sculpteur

La réalisation de cette œuvre bénéficie du savoir-faire d’un sculpteur de grande réputation. Louis Jobin (1845-1928), maître du calvaire, est l’artisan qui donna également la pièce équestre unique Saint Georges terrassant le dragon (1909) de Saint-Georges en Beauce.

Le sculpteur ne s’attèle pas à la conception de sa Madone du Saguenay en début de carrière, mais son cheminement le prédispose tranquillement à la réalisation de cet exploit. Selon les conventions de l’époque, il débute comme apprenti sculpteur auprès d’un maître déjà en activité. Il part ensuite pour New York afin de se perfectionner dans l’enseigne de commerce sculpté et les figures de proue pour les navires. Après un séjour à Montréal, Jobin s’installe à Québec en 1875.

Avec les années, le sculpteur oriente son travail vers la statuaire religieuse afin de satisfaire sa clientèle principalement ecclésiastique. On lui commande des statues de bois pour orner autant l’intérieur que l’extérieur des églises. Sa spécialité demeure toutefois la statuaire monumentale d’extérieur en bois recouverte de métal. Pensée pour être exposée en plein air, une de ses œuvres en ronde-bosse les plus connues est sans conteste sa statue Notre-Dame du Saguenay.

De nos jours, s’il est possible de voir cette œuvre par la voie maritime, la statue est également accessible pour le marcheur via le sentier de la Statue dans le Parc national du Fjord-du-Saguenay (Sépaq). L’ascension de celui-ci, un aller-retour de 7,6 km, est considérée comme intermédiaire à difficile, mais les points de vue sur le paysage valent largement l’effort.

PHOTO : PASCAL HUOT

Le site de la statue fait également partie du sentier Notre-­Dame – Kapatakan, considéré comme le petit Compostelle du Saguenay – Lac­-Saint­-Jean. Avec un parcours de marche de 215 km à travers villes et villages, le randonneur découvre les aspects spirituels, naturels et culturels de la région. Guy Thibeault, membre du conseil d’administration du SNDK, explique que le choix du nom du sentier, Notre-Dame – Kapatakan, évoque à la fois les racines catholiques de nos ancêtres et leur dévotion envers cette mère protectrice ainsi que la présence autochtone passée et présente dans la région.

Fondée en 1892 par le bienheureux Frédéric Janssoone, o.f.m.

Magazine d’information religieuse et de vie spirituelle, publié 10 fois l’an, en association avec la mission du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

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