REPORTAGE par Yves Casgrain

La justice réparatrice

Une utopie devenue réalité

Fermez les yeux. Imaginez des chaises placées en cercle, la chapelle d’un pénitencier, une victime, un détenu, deux animateurs, un membre de la communauté, des rires, des larmes et aussi le silence. Au centre du cercle, invisible, la vérité brute, crue. Puis, la parole qui, de chaise en chaise, passe de l’un à l’autre. Une parole qui libère le cœur et détruit les préjugés. 

Vous y êtes? Maintenant, ouvrez les yeux. Ce que vous avez vu dans votre tête, ce n’est pas un rêve. C’est une utopie devenue réalité. 

 «Une bombe de forte puissance a fait explosion devant le repaire d'un groupe de motards au 2885, rue Gilford, vers 21h hier soir. La secousse a fait voler en éclats les vitres de la maison occupée par les Rockers et suscité de vives inquiétudes dans le voisinage. [...] »1

C’est ainsi que le quotidien La Presse a présenté l’attentat qui a fait chavirer la vie de Céline Savard, le vendredi 17 mars 1995. 

«Il y avait de la vitre dans le lit de ma plus jeune, Juliette, âgée de 19 mois à l’époque. La porte de sa chambre est sortie de ses gonds, se remémore Céline. Voir tous ces éclats de vitre dans son petit lit, je pense que c’est cela qui m’a le plus bouleversé. Encore aujourd’hui, je vous en parle et je suis émotive. C’est cela qui m’a détruite.» 

Les policiers et les ambulanciers se sont amenés à toute vitesse. La petite Juliette a été conduite à l’hôpital. Lorsque le calme est revenu, Céline s’écroule dans sa chambre. «J’ai vu comme un fil rouge et j’ai entendu une voix me dire : “Levez-vous!”. Puis j’ai crié : “Mes enfants!”. Ce n’est pas la haine envers ces gars-là qui m’a fait me relever, c’est l’amour pour mes enfants.» 

reportage02 2Choc
post-traumatique 

La guerre entre les Hells Angels et les Rockers faisait rage depuis neuf mois lorsque la bombe a explosé. Céline cherchait désespérément de l’aide pour s’en sortir. Ses démarches n’aboutissaient à rien. Sa maison ne valait plus grand-chose. 

«À l’époque, j’étais encore très affectée par mon choc post-traumatique. J’étais très volontaire. Je croyais qu’en me battant ainsi, tout mon cauchemar allait s’arrêter. Avec le temps, j’ai compris que la guérison est un long processus. » 

Puis, petit à petit, Céline, artiste et membre de la Ligue nationale d’improvisation (LNI), se refait malgré ses multiples crises de panique. 

Un jour, en 2004, elle va au restaurant chercher sa commande. En attendant, elle feuillette le journal et est attirée par un encart qui titrait : «Cherchons victimes d’actes criminels ». 

L’organisme qui avait publié cet encart était le Centre de services de justice réparatrice (CSJR). 

Influence des mennonites 

 «La justice réparatrice, c’est un concept qui a émergé des mouvements religieux, des mennonites entre autres. Il y a comme un rapprochement naturel entre les communautés de foi et la justice réparatrice », explique Mathieu Lavigne, agent de sensibilisation au Centre de services de justice répa­ratrice. Ce sont un aumônier du milieu carcéral, David Shantz, une religieuse, sœur Thérèse de Vilette, xavière, et Mario Marchand, un mennonite, qui ont fondé cet organisme en septembre 2001. 

La justice réparatrice vise à «rendre à la victime le pouvoir sur sa vie et à rendre à l’offenseur le sentiment de dignité et le sentiment d’être utile à la société. En répondant aux questions de la victime, il devient très utile», souligne Mathieu Lavigne. 

Au fil du temps, le Centre a développé plusieurs formats de rencontres entre les victimes et les détenus. L’une d’elles prend la forme de rencontres composées de trois à quatre victimes, de trois à quatre offenseurs, d’un animateur et d’un membre de la communauté. Ce dernier représente la société qui, d’une manière ou d’une autre, a laissé faire le crime ou a été bouleversée par celui-ci. C’est ce genre de rencontre qu’a vécu Céline. 

«Lors de la première rencontre, il y avait trois motards. Quand je me suis assise, l’un d’eux m’a dit : “Je te reconnais!” Il avait été mon voisin.» 

reportage02 3Quelque chose de sacré 

L’autre format de rencontre développé par l’organisme est le face à face. «Lors de ces rencontres, il y a une personne victime, l’offenseur (détenu ou ex-détenu), un animateur ou une animatrice et un membre de la communauté. Il y a trois rencontres de trois heures, une fois par mois. Trois mois plus tard, il y a une rencontre bilan», précise Mathieu Lavigne.

Le Centre de services de justice réparatrice travaille à partir de crimes apparentés. Jamais la victime ne rencontre son agresseur. 

Durant ces rencontres, il y a des moments très forts comme le raconte Mathieu Lavigne. 

«Lors d’un cercle, la victime et l’offenseur se sont parlé. Ils étaient très proches, les mains dans les mains. C’était d’une transparence et d’une telle profondeur ! Cela a duré une dizaine de minutes. C’est arrivé lors de la troisième rencontre. Ils ont mis leurs tripes sur la table.» 

Ces rencontres n’ont rien de banal, selon lui. «Ce qui se vit dans ces cercles-là, c’est quelque chose de sacré, au sens que c’est hors de l’ordinaire, hors du temps normal. Ce n’est pas une jasette sur un coin de table ou au dépanneur. On rentre dans le profond. On entre dans les histoires de vie des gens. Ils se racontent. C’est magnifique!» 

Ces échanges ont un effet sur la vie des détenus. «Les gars, quand ils reçoivent ces témoignages-là, ils deviennent blancs, c’est énorme! Ils se rendent compte qu’ils ont bousillé la vie d’une famille, d’une communauté. Des personnes ex­-détenues vont faire des témoignages, donner du temps, ils vont se tenir proches du Centre. C’est vraiment une communauté», affirme Mathieu Lavigne. 

Pas des monstres 

En amont de ces rencontres, il y a toute une préparation. Des permanents tentent de créer des paires (victimes-­détenus) par­faites. Les candidats doivent répondre à certains critères. Les victimes doivent être en mesure de gérer leur colère, leur frustration et avoir une certaine empathie envers les détenus. Ceux­-ci doivent avoir assumé pleinement leur responsabilité dans le crime dont ils ont été reconnus cou­pables. 

Outre les rencontres, l’organisme propose des ateliers aux victimes et même aux détenus. « Ma fille et moi avons donné des cours d’art pour les détenus. Ima­ginez l’impact d’un atelier animé par une mère et sa fille qui ont été victimes des motards», lance Céline qui siège maintenant au conseil d’administration du Centre. 

Son implication a changé son regard sur les prisonniers. «J’ai vu l’humanité des gars en prison. Ils pourraient être mon frère, mon cousin. C’est troublant d’oser toucher à cela. C’était plus facile lorsque je les avais décrits comme des monstres. Ils étaient casés. C’étaient des monstres et c’était tout. Mais la vie n’est pas cela! C’est plein de nuances», nous fait part celle qui donne maintenant des conférences en compagnie de sa fille Juliette. 

Le pouvoir des histoires 

Mathieu Lavigne, lui, s’est laissé toucher par les victimes et par les détenus. «Sur un plan plus personnel, plus intérieur, c’est la notion de la résilience qui m’étonne. Je me suis rendu compte qu’en fréquentant des gens qui ont des attitudes de résilience énormes, cela a augmenté ma propre résilience. Il y a un bénévole qui dit souvent : “Notre rési­lience se construit au contact de celle des autres.” Ces gens m’apportent plus que ce que je peux leur apporter. Le pouvoir des histoires et des récits de vie est grand. Cela fonctionne!» 

La justice réparatrice est peut-être la préfiguration du Royaume à venir. Qui sait? Pour l’instant, elle change des vies et relève ceux qui sont tombés.

  1. Luc-Simon Perrault, «Une bombe chez les Rockers», La Presse, samedi 18 mars 1995, p. A26.