C’est par une journée venteuse d’un printemps frileux que j’ai rendez-vous avec frère Yvon Joseph Moreau, o.c.s.o. afin de découvrir avec lui les arcanes du silence monastique. Il m’accueille chaleureusement dans l’enceinte de l’abbaye Val Notre-Dame, située à Saint-Jean-de-Matha.
nsemble, nous nous dirigeons vers une petite pièce sans fenêtres. À peine assis, le frère Yvon Joseph me lance : « J’ai apporté mes dossiers ! Ils vont rafraîchir mes connaissances. » Après un silence suspendu, il m’explique qu’il a souvent animé des chapitres sur ce sujet pour ses frères. « J’ai collectionné des citations. J’en ai un paquet ! » Ces citations, il les égrènera tout au long de l’entrevue, tout comme sa vaste connaissance, théorique et pratique, du silence.
D’entrée de jeu, il détruit certains préjugés. « On parle du silence [au singulier], mais il y en a plusieurs. D’abord, il y a le silence extérieur et il y a le silence intérieur. Ici à l’abbaye, nous favorisons une sorte de silence extérieur. On ne parle pas partout. Pourtant, il y a place à l’écoute. Moi, j’aime me promener dans la forêt et entendre le chant des oiseaux, entendre le bruit des feuilles dans le vent. »
Ce qui est en soi
Le silence monastique n’est donc pas un silence sans bruit. « Il y a de bons bruits qui favorisent le silence, comme l’eau qui coule d’une fontaine ou une belle musique. » Le silence extérieur n’est cependant pas un but, mais un moyen. « Nous voulons qu’il devienne un silence intérieur. C’est bien certain que celui-ci est plus difficile à atteindre que le silence extérieur. »
Est-ce pour cela que les moines font un vœu de silence ? « Non, car il n’y a pas de vœu de silence. C’est une discipline. C’est un choix pour favoriser une vie de prière et d’écoute de la Parole de Dieu », m’explique le frère cistercien. « Nous avons donc à apprendre et, dans un certain sens, à apprivoiser le silence. C’est progressivement qu’on entre en silence. Dans un premier temps, on sent l’effort de le garder. Mais après, on le goûte. »
Et pour y arriver, « il n’y a pas de recettes », souligne-t-il. « Beaucoup me demandent comment les moines font pour faire le vide. Je leur dis qu’il ne s’agit pas tant de faire le vide que de faire attention et de se centrer sur ce qui nous habite. Le silence nous donne la chance d’écouter ce qui est en soi. D’écouter en m’accueillant. C’est pour cela que je dis que le silence est très lié à l’écoute. »
Pas un vide
Le silence a plusieurs facettes. « Il y a de bons silences et il y a de mauvais silences », met en garde frère Yvon Joseph. « Il y a des silences intérieurs qui accueillent, qui compatissent à l’autre, qui veulent exploser de bonheur devant la beauté. Le silence peut avoir une dimension de guérison lorsque nous sommes à l’écoute de ce qui demande à être libéré. » Il y a aussi de mauvais silences. « Il y en a qui vous glacent, qui vous blessent, qui sont fermetures. »
Et même lorsque les moines touchent du doigt le bon silence intérieur, ils doivent faire attention. « Nous sommes appelés à purifier les pensées. On peut se laisser distraire. Il y a toujours un discernement à réaliser. Il y a une vigilance qui est à vivre jusqu’à la mort. »
Le silence intérieur n’est donc pas facile à atteindre. Même dans un lieu aussi silencieux qu’une abbaye. « Nous sommes coresponsables du climat de silence dans lequel nous voulons vivre », insiste frère Yvon Joseph.
Selon lui, les novices ont de plus en plus de difficulté avec cela. « Il faut leur faire comprendre que le silence n’est pas vide et que l’on n’a pas à en avoir peur. » Et si ce silence n’est pas vide, c’est qu’il « est habité par notre recherche de Dieu, par notre désir de Dieu ».
Un gros changement
Si l’atteinte du silence intérieur est un exercice ardu même au sein d’un monastère, qu’en est-il en ville ? « Si la personne a appris à faire taire le bruit intérieur, elle saura vivre un certain silence, même en marchant sur la rue. Donc, il peut y avoir du bruit extérieur, mais il peut y avoir un certain silence intérieur qui me garde à l’écoute des autres », explique-t-il.
« Quand l’âme écoute, tout ce qui vit parle. »
Maurice Maeterlinck
Le frère Yvon Joseph sait de quoi il parle, lui qui, à sa grande surprise, a été élevé au rang d’évêque du diocèse de La Pocatière en 2008. Il a occupé cette fonction jusqu’en 2018. « La Pocatière est mon diocèse d’origine. J’ai été prêtre là-bas. »
Une nomination qui n’a pas été sans problèmes. « Cela a été un gros, gros changement ! J’avais perdu l’habitude de beaucoup parler. Je devais visiter les paroisses, les communautés religieuses. J’ai eu des problèmes de gorge durant les six premiers mois de mon ministère », dit-il en riant. « J’aurais aimé avoir plus de plages de silence. Cela m’a manqué. Mais j’ai quand même vécu de très belles joies dans ce diocèse. »
Le frère Yvon Joseph ne juge pas ceux qui ont peur du silence. « Des fois, ce sont des gens qui vivent de profondes souffrances. Je dirais que c’est un cri de souffrance qui monte dans leur silence », avance-t-il.
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