Bon ou pas, l'argent ? À cette question, les auteurs des textes bibliques proposent des réponses qui varient selon les époques. Pour y voir plus clair, La Revue Notre-Dame-du-Cap est allée à la rencontre de chrétiens qui réfléchissent, chacun à sa manière, sur l’argent, la richesse et la pauvreté.
a place omniprésente de l’argent dans la vie amène des chrétiens à interroger la Bible sur le lien qu’ils doivent entretenir avec lui. « La Bible est plutôt nuancée sur ce sujet, comme pour bien d’autres d’ailleurs », souligne le bibliste Francis Daoust. Le président de la Société catholique de la Bible (SOCABI) rappelle que « de manière générale dans l’Ancien Testament, l’argent est vu positivement. Les patriarches ont de gros troupeaux. Ils ont de l’argent. Le roi Salomon est très riche. C’est vu comme une bénédiction divine d’être riche. »
Si les riches le sont, c’est qu’ils vivent en adéquation avec les lois de Dieu. « C’est la doctrine de la rétribution, qui affirme qu’une personne juste va avoir une bonne santé, va vivre longtemps, va avoir une grande famille et beaucoup d’argent et de biens. » Dans cette manière de considérer la richesse, la pauvreté est, logiquement, vue comme une malédiction divine. « Dans l’Ancien Testament, explique Francis Daoust, si tu es pauvre, si tu es malade, c’est que tu as péché. Tu n’as pas suivi la Loi. »
LA THÉOLOGIE DE LA PROSPÉRITÉ
De nos jours, certains courants chrétiens perçoivent encore la pauvreté de cette manière. « Dieu a scellé une alliance avec son peuple qui sécurise leur prospérité, car Dieu veut bénir. Si tu n’es pas béni, il y a un problème dans ta vie que tu dois solutionner », explique André Gagné, professeur titulaire et directeur du Département de théologie de l’Université Concordia à Montréal.
Cette vision binaire est appelée la théologie de la prospérité. « Cette dernière est un amalgame de la Bible et de la pensée positive. Dans ce courant, on demande aux fidèles de semer une semence de foi. Et souvent, cette semence de foi se traduit par un don financier », relate André Gagné. Les pasteurs de la théologie de la prospérité s’inspirent des textes bibliques et en particulier du livre de Malachie où Dieu explique que si son peuple souffre, c’est qu’il n’apporte pas au Temple la dîme et les redevances. « Il dit à son peuple : “Apportez des biens à la Maison de l’Éternel et vous verrez que je vais vous bénir” », résume le professeur Gagné.
Cependant, les textes bibliques nous donnent à voir une situation beaucoup plus complexe. « Le livre de Job est l’illustration parfaite que cette théologie de la bénédiction/malédiction, sur laquelle se base la théologie de la prospérité, ne fonctionne pas. La leçon à tirer, c’est que le juste et l’injuste souffrent pareillement. »
Francis Daoust fait remarquer que d’autres personnages bibliques, dont les prophètes Amos et Osée, remettent en question cette manière de penser. « Ils se sont levés pour dire que Dieu veut que nous soyons riches et prospères. Cependant, il veut aussi que nous partagions cette richesse entre tous. »
La vie économique d'un monastère
Lorsqu’on songe aux monastères, on a en tête l’image d’un lieu isolé dans lequel ses habitants, détachés des biens matériels et de la vie économique, consacrent leur vie à la prière et à la méditation. Cette vision est sans doute vraie, mais en partie seulement.
Le frère Clément Charbonneau, supérieur de l’abbaye Val Notre-Dame depuis 2024, explique que la règle régissant l’ensemble des monastères de son ordre évoque l’aspect économique de la vie monastique. « Saint Benoît de Nursie affirmait que les moines ne deviennent vraiment des moines que lorsqu’ils gagnent leur vie par le travail de leurs mains. Autrement dit, le monastère doit devenir autonome et se suffire à lui-même. »
Pour ce faire, les moines de Val Notre-Dame gèrent une boutique et un atelier dans lequel sont fabriqués, entre autres, des gâteaux aux fruits et du chocolat. Les moines cultivent également un petit verger en permaculture dont la production est en partie transformée et vendue au Magasin de l’Abbaye. En plus des revenus générés par la vente de divers produits, les moines comptent sur des placements financiers dans des fonds éthiques.
La gestion quotidienne de l’abbaye est assurée par le conseil économique. Les moines sont informés des dépenses et, dans certains cas, ils peuvent voter sur certaines d’entre elles. Frère Clément parle également des relations d’affaires avec les fournisseurs du monastère. « Nous essayons, dans la mesure du possible, de choisir ceux qui sont dans la région. C’est une manière pour l’abbaye d’être solidaire. »
« Notre rapport à l’argent n’est pas négatif. Il se veut éthique. L’argent nous est nécessaire pour vivre et pour aider les organisations et les personnes qui ont besoin d’aide », conclut-il.
HEUREUX LES PAUVRES
Le souci que doivent avoir les riches envers les pauvres est encore plus marqué avec Jésus. Le président de SOCABI explique : « Dans les Béatitudes, il va même jusqu’à dire : “Heureux les pauvres.” Chez certains catholiques, cela a été interprété comme une incitation à être pauvre plutôt que riche. Personnellement, je crois que Jésus a dit cela parce que lorsque tu es pauvre, il te manque quelque chose. Ce manque t’incite à te tourner vers l’extérieur, vers les autres. Jésus veut que nous soyons prospères. Cependant, il voit dans la richesse un danger : celui de se refermer sur soi et de se couper de Dieu en se disant : “Mon dieu, c’est l’argent”. »
Pour contourner cet obstacle, Dieu propose une autre voie, selon André Gagné : « Si tu es béni, bénis à ton tour. Si Dieu t’a béni financièrement, tu es appelé à exercer le don de la libéralité, le don de la générosité. »
Selon André Gagné, Dieu propose une autre voie : « Si tu es béni, bénis à ton tour. Si Dieu t’a béni financièrement, tu es appelé à exercer le don de la générosité. »
PHOTO : YVES CASGRAIN.
FONDS DE PLACEMENT ÉTHIQUES
« Dieu veut que l’on soit riche et que l’on prenne l’argent pour en faire profiter les autres », selon Francis Daoust. Un moyen de le faire est de bien gérer ses avoirs. « Dans la parabole des talents, ceux qui sont récompensés sont ceux qui les ont fait fructifier », remarque Jean-Baptiste de Franssu, directeur de l’Institut pour les œuvres de religion, mieux connu sous le nom de la Banque du Vatican.
Dans une entrevue accordée à La Revue Notre-Dame-du-Cap, ce spécialiste des marchés financiers souligne que le Vatican est un État souverain et qu’il possède « énormément d’œuvres sociales ». Pour fonctionner, il a besoin d’hommes et de femmes, tout comme d’infrastructures. « Il faut bien les payer. Cela coûte de l’argent. »
Appelé par le pape François pour réformer la Banque du Vatican à la suite de scandales financiers retentissants, Jean-Baptiste de Franssu explique que cet argent provient des services qu’elle rend à ses clients, c’est-à-dire les séminaristes, prêtres, évêques et cardinaux, ou encore laïques qui travaillent ou qui ont travaillé au Vatican. « C’est à partir de ces services financiers que le Vatican réalise du profit qui sert à financer les œuvres du pape. »
Une autre des méthodes utilisées par la Banque du Vatican est de placer ses profits dans des fonds de placement éthiques. « Nous n’allons pas investir dans un fonds où il y a des entreprises impliquées dans l’armement, dans la pornographie, dans les jeux de hasard, dans l’alcool. » Dans la gestion de ses biens, il faut également savoir s’imposer des limites. « Un jour, j’ai dit au pape François : “Vous savez, nous pourrions développer la Banque. Elle pourrait devenir encore plus grosse.” Il m’a répondu : “Oui, mais cela nous servirait à quoi ? Vous me donnez des dividendes. Cela me suffit. Pourquoi voulez-vous être plus gros ?” »
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