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Que sont les Lacordaire devenus ?

Par Pascal Huot

ARCHIVES NATIONALES À SEPT-ÎLES, FONDS SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE HAVRE-SAINT-PIERRE. Membres du mouvement Lacordaire en 1957.

Photo: ARCHIVES NATIONALES À SEPT-ÎLES, FONDS SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE HAVRE-SAINT-PIERRE. Membres du mouvement Lacordaire en 1957.

Certains se souviendront peut-être des Lacordaire, parce qu’un membre de la famille en a déjà fait partie. Cette association catholique anti-alcool, très présente au siècle dernier, prônait l’abstinence et animait de nombreux cercles paroissiaux. Aujourd’hui, elle semble avoir complètement disparu. Mais est-ce vraiment le cas ?

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our mieux comprendre le mouvement, nous avons rencontré Ambroise Saint-Hilaire, de Québec, qui est entré chez les Lacordaire en 1957. Il avoue candidement que c’est sa mère qui l’a convaincu de rejoindre les Jeunesses Lacordaire, alors qu’il n’avait que 11 ans. « Ma mère était membre du mouvement, et notre père commençait à avoir des problèmes d’alcool. Elle nous a incités, les enfants, à adhérer au regroupement », se souvient-il. La naissance de cette association remonte toutefois au début du 20e siècle.

Un espace de rencontres

Le 5 février 1911, à Fall River, au Massachusetts, après plusieurs années consacrées à soutenir des personnes aux prises avec l’alcoolisme, le père dominicain Joseph-Amédée Jacquement (1867-1942) fonde deux associations d’entraide : les Cercles Lacordaire pour les hommes et Sainte-Jeanne-d’Arc pour les femmes. Le nom Lacordaire a été choisi en hommage à Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861), prêtre dominicain reconnu pour sa discipline morale, en vue d’incarner son idéal religieux et la maîtrise de soi qu’il représentait. Les nouveaux membres, majoritairement issus des communautés francophones immigrantes, s’engagent alors à une abstinence totale. Fini la levée du coude ! On y adhère pour vaincre sa propre dépendance ou pour soutenir d’autres personnes en situation problématique avec la dive bouteille. Mais, comme le rappelle Ambroise Saint-Hilaire, ces cercles ne se limitaient pas à la lutte contre l’alcool : ils formaient aussi un véritable milieu de vie, un espace de rencontres et de sociabilité.

Soutenu par l’Église, le mouvement prend rapidement de l’ampleur. Grâce aux Canadiens français émigrés aux États-Unis, mais dont plusieurs membres de la famille sont restés ici, les bienfaits de l’association traversent la frontière. Dès 1915, un premier Cercle Lacordaire voit le jour à Saint-Ours-sur-Richelieu. Le regroupement gagne en importance et atteint son apogée en 1954 sous la désignation de l’Association Lacordaire et Sainte-Jeanne-d’Arc du Canada, avec 168 000 membres répartis dans 1200 cercles. Un succès impressionnant, surtout quand on pense que l’organisation exigeait de ses membres une abstinence totale de toute boisson alcoolisée.

Entièrement volontaire

En 1960, on fusionne finalement les deux cercles, masculin et féminin, pour créer l’Association Lacordaire du Canada. Cette nouvelle mixité n’est pas désintéressée, car comme l’explique M. Saint-Hilaire, « dans le temps, c’était les hommes plus que les femmes qui consommaient de l’alcool et en abusaient. Leur stratégie probablement était de passer par la dame pour réussir à ramener l’homme ! » Le recrutement se fait autant en chaire, où le curé invitait les fidèles à joindre le mouvement, que par le bouche-à-oreille lors d’invitations à participer aux activités sociales. Les Cercles organisaient des conférences, des soirées de danse et des parties de cartes, en plus d’une grande rencontre annuelle au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, se rappelle M. Saint-Hilaire.

En général, les membres des Lacordaire n’avaient pas de graves problèmes d’alcool : c’était surtout un groupe d’amis qui se réunissaient. « Bien sûr, il y avait des membres qui consommaient encore et qui essayaient de s’en sortir. Ils joignaient le groupe pour se motiver à arrêter ou au moins, à boire moins. L’association acceptait ces personnes-là, et c’était même un aspect mis de l’avant dans leur message », explique Ambroise Saint-Hilaire. La participation aux rencontres restait entièrement volontaire : on venait quand on le souhaitait, souvent pour se divertir autant que pour se soutenir. Après la Révolution tranquille, le mouvement entreprend une profonde réflexion sur son orientation et sur sa raison d’être.

Évolution des mœurs

L’année 1974 marque un tournant majeur pour l’association. Rebaptisé Sobriété du Canada, le mouvement redéfinit alors son mandat. Face à l’évolution des mœurs, il s’adapte et permet désormais à ses membres de consommer de l’alcool à l’occasion, de façon modérée. C’est précisément pour cette raison qu’on abandonne le nom Lacordaire, trop étroitement associé à l’abstinence totale. De plus, l’association devient laïque, sans toutefois renier son héritage catholique. En 1995, sa mission s’élargit : l’association inclut désormais les dépendances aux médicaments sur ordonnance et aux drogues. Sans le rayonnement d’autrefois, elle poursuit néanmoins sa mission d’écoute et de soutien. Mais, comme le déplore Ambroise Saint-Hilaire, l’association est maintenant seulement « au bout du fil ».

Sobriété du Canada poursuit sa mission jusqu’en 2019. Cette année-là, l’organisation est intégrée à l’Association québécoise des centres d’intervention en dépendance (AQCID), sous condition que sa mission de prévention des dépendances soit maintenue. L’AQCID est un regroupement national qui rassemble des organismes communautaires et des organismes à but non lucratif œuvrant dans les domaines de la dépendance et de l’usage de substances. Bien qu’elle soit entièrement laïque, cela n’exclut pas la présence d’approches religieuses dans certains centres de traitement. « Il y a une approche qui s’appelle Minnesota, basée sur douze étapes, dont l’une consiste à s’en remettre à Dieu », souligne Frédérick Fortier, le nouveau directeur général de l’AQCID.

Même si le mouvement des Lacordaire n’existe plus sous sa forme originale, il a su prolonger son héritage en se réinventant et en s’intégrant durablement au sein d’autres organisations contemporaines.

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