Pasteure de l'Église chrétienne réformée depuis 2004, Michelle DePooter est aumônière principale au Port de Montréal. Mère de quatre enfants, elle exerce son ministère au Foyer maritime auprès des équipages en escale. Une population invisible pour le public.
ous l'avons accompagnée à bord du pétrolier danois Torm Lene, l'un des 2000 navires accostant chaque année à Montréal. Elle y a distribué des colis de Noël aux 24 membres d'équipage. Pour chacun : bas, tuque, mitaines, gâteries, articles de toilette. « Un cadeau qu'ils reçoivent avec gratitude, eux qui sont si loin de leur famille ! »
Comment en êtes-vous venue à passer beaucoup de temps sur les navires... à quai ?
Petite, je voulais être missionnaire. Ce que je suis devenue, sans quitter le Canada. Dans mon enfance, en Ontario, nous préparions avec notre paroisse des colis pour les marins. Des études interculturelles m'ont ensuite amenée à Montréal pour un stage de neuf mois au M2S (Ministry to Seafarers ou Foyer maritime) en l'an 2000. Je n'en suis jamais repartie.
Au début de mon ministère, mon entourage s'inquiétait pour moi : pourquoi travailler dans un milieu aussi difficile et peu sécuritaire pour une femme ? Mais j'avais confiance. Mon plus grand dépaysement a sans doute été de passer d'un milieu religieux protégé à la grande ville ! J'ai commencé il y a 25 ans avec une foule de questions sur la vie, le travail, la nature spirituelle du monde où nous vivons. Elles continuent de m'habiter aujourd'hui.
En quoi consiste votre ministère ?
À contribuer au bien-être spirituel, social et matériel des équipages en escale (marine marchande et croisières). Nous visitons les navires, parlons aux marins, qui nous confient parfois leurs difficultés. De longues heures de travail, de longs mois en mer renforcent leur isolement social et culturel. Nous leur apportons un soutien moral et les accompagnons dans diverses démarches.
Il y a parfois aussi une dimension de justice, comme en cas d'intimidation envers un marin. L'aumônier peut demander l'aide des autorités compétentes si la convention du travail maritime ne semble pas respectée. Il peut alerter si nécessaire le syndicat ITF (International Transport Workers' Federation). Si l'état d'un marin est préoccupant, il peut également informer l'aumônier du port suivant pour faire un suivi. Mon ministère est avant tout un lieu de service, d'écoute, de dialogue et de solidarité. Nous allons vers les marins, créant une atmosphère propice à la rencontre.
Vous apportez Dieu sur les navires, en somme.
Dieu s'y trouve déjà, nous nous joignons à Lui. Les marins ont une ouverture naturelle à la spiritualité. Et comment pourrait-il en être autrement quand un jour vous affrontez la colère de l'océan et que le lendemain, par temps calme, vous admirez sa beauté, sa vastitude et le ciel étoilé ! Impossible de nier qu'il existe quelque chose de plus grand que soi, comme un pouvoir supérieur, un Créateur, même si on ne peut l'expliquer en termes chrétiens. Les gens de la mer sont constamment entre les mains de Dieu, notamment dans l'Atlantique Nord, avec ses immenses vagues en automne et en hiver, quand tout peut arriver…
Quel passage de l'Évangile guide votre mission ?
Ces mots de Paul, entre autres : « N'oubliez pas l'hospitalité, car c'est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, ont hébergé des anges » (Hébreux 13,2). L'hospitalité permet une présence humaine de proximité dans un univers contraignant où mondialisation, recherche rapide de profits et progrès technologiques se conjuguent pour accroître la pression. Résultat : des navires plus grands, des équipages restreints, multinationaux, multiculturels et multireligieux recrutés dans des pays en développement où les salaires sont plus bas. Ajoutons à cela un certain manque de sensibilité aux valeurs ethniques, culturelles et spirituelles de ces marins isolés et coupés de leurs racines familiales et autres. Rencontrer l'aumônière, c'est pour eux une rare occasion de contact avec l'extérieur. Nous apportons une ouverture dans l'univers confiné qu'est un navire marchand.
Êtes-vous à l'aise de monter à bord ?
Parfois, je suis décontenancée, ne sachant trop où aller et à qui parler sur ces immenses navires. Il est des silences intimidants. Il faut aimer l'être humain. J'ai appris à respecter les gens là où ils en sont dans leurs parcours, leurs croyances, sans imposer mon point de vue. Les marins proviennent majoritairement d’Asie, des Philippines notamment, et d’Europe de l’Est. Bon nombre d’entre eux ne sont pas chrétiens. Beaucoup parmi eux ont femme et enfants et les conversations tournent naturellement autour de la famille, de la foi aussi, des joies et des peines personnelles ou familiales. Je transmets alors un peu de mes valeurs, quelquefois aussi par un conseil spirituel, une lecture de Bible ou une prière avec et pour l’équipage.
La pasteure DePooter avec les marins à bord du pétrolier Torm Lene. PHOTO : MICHEL DONGOIS
Quelle est la grande qualité que vous devez cultiver dans ce travail ?
La souplesse. Quand vous montez à bord, vous ne connaissez pas la situation qui y règne. On y va un peu à l’aveugle, engageant la conversation en anglais avec des marins pour qui c’est la seconde, troisième, voire la quatrième langue. Je saisis assez vite que l’ambiance et la qualité de la vie communautaire dépendent largement du style de leadership du capitaine et des officiers. Je vois à quel point aussi la nourriture à bord est un sujet sensible. Il s’agit d’accommoder diverses cultures culinaires pour ces personnes qui vont d’un port à l’autre, d’un pays à l’autre, passant en moyenne de six à neuf mois consécutifs sur l’eau.
Comment les aidez-vous quand ils sont à quai ?
Nous leur offrons notamment le transport gratuit, car les services sont rares à proximité des points d’amarrage isolés, dispersés sur 26 km entre le Vieux-Port et Montréal-Est. On les amène aussi à la Maison des marins, où ils peuvent obtenir divers services : achat de cartes SIM, accès à la connexion wifi gratuite, transfert d’argent aux familles, etc. La Maison, que fréquentent chaque année des marins de 70 pays, leur offre des installations récréatives et, en hiver, des vêtements chauds.
Derrière le travail de l'aumônière s'active tout un réseau de fidèles, bénévoles, individus ou communautés d'Église, des groupes de jeunes, des aînés qui font des paquets, cousent, écrivent des cartes, etc. Les aumôniers distribuent les colis à bord, en s'assurant que chacun ait le sien. Un matelot s'est étonné un jour de recevoir un cadeau de même valeur que celui offert au capitaine. Cela n'arrive jamais, me disait-il !
Exercez-vous votre ministère dans un esprit œcuménique ?
Oui. Quand j'ai commencé il y a 25 ans, catholiques et protestants travaillaient chacun de leur côté. Nous collaborons désormais et c'est mieux ainsi. Notre équipe compte un aumônier catholique de Stella Maris et un autre de l'Église réformée. Stella Maris et le Foyer maritime se retrouvent à la Maison des marins, où un office catholique ou protestant peut être organisé sur demande.
Nous pouvons ainsi rejoindre plus d’équipages et mieux répondre aux besoins spirituels particuliers. Des marins chrétiens nous demandent parfois d’aller à la messe, d’autres veulent qu’on les conduise au temple. J’apprends beaucoup des diverses traditions et je constate que nous pouvons travailler et prier ensemble, même si nous avons chacun un style différent. On rencontre à bord toutes les confessions religieuses. Un marin musulman m'a récemment demandé de prier pour sa femme qui venait d'accoucher loin de lui.
En 25 ans, quels changements avez-vous observés ?
Le cœur même de notre tâche n'a pas changé, mais la technologie et les réseaux sociaux, oui. Les marins ont maintenant des besoins immédiats, ils veulent faire des achats, comme tout le monde. La première question qu'on me pose parfois à la descente d'un navire : « Peux-tu m'amener chez Walmart ? »
Il peut être difficile de parler de choses spirituelles, ça ne vient pas forcément en premier. Côtoyer des marins de toutes cultures et traditions demeure cependant pour moi une grande source d'inspiration.
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